GRAINS DU BLED
Ou
la Comédie de l’Ecriture
Par Yann Venner
Ce roman du marocain doukali Habib Daim Rabbi a été traduit par sa consoeur en écriture, Habiba Zougui, femme poète d’El Djadida.
Habiba, en fine et habile lectrice, en auditrice libre et habituée des contes dits à voix haute devant la halqa, a longtemps travaillé sur cette traduction en français actuel, traduction au plus près du style de l’auteur, dont le roman, vaste et très varié, décline à l’infini, toute la palette des niveaux de langue.
Décidément, après notre grand Driss Chraïbi, citoyen-voyageur né en 1926 à El Djadida, dont le rire résonne encore à nos oreilles, les lectrices et lecteurs de la région d’El Djadida ont de la chance.
Un auteur comme lui a toutes les cartes de l’écriture en main. L’autre lui servant à écrire, je présume !!!
Pour écrire cette préface, je m’appuierai donc sur les notions de : point de vue, de l’humour comme moteur de la narration et comme catharsis, de la polyphonie et du dialogisme de cet inénarrable texte, de la moquerie, du sérieux et du grotesque réunis, de « l’interventionisme » de l’auteur dans son écriture même, du roman à tiroirs, et enfin de la littérature transformée en oraliture.
Le narrateur a eu recours à l’astuce du jeu de cartes. "les trois cartes "en effet, le narrateur empêtrait souvent le lecteur virtuel, en lui, cédant la carte d’échec. En fait chaque fois que le lecteur virtuel aspire atteindre le secret narratif, ou mieux encore, les astuces narratives, des vacuités se dressent comme des barrières devant le lecteur.
Et par quoi les combler ? Seuls les grands joueurs de hasard possèdent cette faculté. Si ceci est vrai, à ton avis, où réside cette astuce ? (je prierais que tu sois dans une mauvais impasse)… »
Une étude plus longue serait nécessaire, mais ne vaut-il pas mieux s’adresser directement à l’auteur, afin de ne pas trop délirer sur son texte ?…Vous pouvez donc sauter cette préface !
Le mot « grains » relève du registre courant. Il semble annoncer, par sa multitude, une amplification possible.
Le deuxième mot bled, au singulier fait appel à un lieu, un espace, une géographie non précisée et précisée à la fois. Il s’agit d’un bled mais pas de n’importe quel bled : « du bled ». Le déterminant « du », article défini contracté, donne une appartenance, une origine, un enracinement au mot « grains ». Le bled est un mot qui relève du registre populaire. Ce village existe et n’existe pas. Sera-t-il situé ou non situé dans le temps et dans l’espace ?
Le titre, paradigme explicite, va-t-il correspondre à notre horizon d’attente ? Ou nous faire violence ?
1) Les points de vue :
Le fait d’avoir la même histoire vue par des narrateurs différents est assez impressionnant par son resserrement et sa densité. En effet, vingt histoires, présentées en chapitres courts et très incisifs, n’inclinent certes pas ni à la monotonie, ni à la répétition du même, ou pire à l’ennui. Petits contes en tranches, réunis sous le nom de roman, voilà l’idée même de cet habile joueur de mots : Habib Daim Rabbi. Nous distraire sous un déluge de phrases, de narrations jouant sur le mentir-vrai cher à Louis Aragon. A peine une histoire se termine, qu’elle est aussitôt relancée par un contradicteur, un narrateur homme ou femme, qui se permet de faire rebondir l’enquête – plutôt que l’histoire. « La narration rapiécée fut plus invraisemblable que la première version… »
Car il s’agit bien ici d’enquêtes multi-polaires. L’auteur lui-même posant l’énigme et intervenant comme démiurge, par focalisation externe. Il est le maître du jeu et délivre les cartes et la parole comme bon lui semble, au gré d’une fantaisie en apparence légère ; mais très étudiée.
« Ce qui compte c’est la mort en tant que telle…son essence…
qui fuira l’épée, mourra d’une autre cause… et comme dans les romans policiers, le criminel est souvent loin des doutes ainsi c’est
celui qui croyait vivre longtemps qui sera l’objectif de la mort… celui qui croyait qu’on lui creuserait sa tombe vivra longtemps. »
Les points de vue divergent donc. Le personnage de Salloumi, anti-héros et support de ce roman, fil rouge, est traité de façon très moderne. Dans cette écriture à la fois baroque et surprenante, les points de vue ( de Salloumi, de son fils, de son épouse, du roi, de ses ennemis,) dessinent des galeries aux miroirs déformants. On est presque aveuglé par des miroirs aux alouettes avec personnages : « ces vivants sans entrailles », écrivait Paul Valéry.
Cette notion de point de vue est capitale chez l’auteur, qui déstabilise ainsi la narration et la notion de vérité, par sa propre véracité.
2 ) L’humour, moteur de la narration et de la catharsis.
« Que deviendrai-je sans le rire ? Il me purge de mes dégoûts, il m’aère… Il est le signe que je ne sombre pas tout à fait dans la contagion du monde… où j’évolue. » Jean Cocteau.
Les mots, par les jeux qu’ils inspirent, permettent de métamorphoser les êtres et les choses. Le langage, au-delà du carcan de la rhétorique, libère la matière, crée le vrai et le faux, tente de saisir l’essence même de la vie et de la mort.
Habib Daïm Rabbi en est plus que conscient. Si « l’humour est la fiente de l’esprit qui s’envole », selon Victor Hugo, l’auteur s’y roule à plaisir et nous entraîne dans cette fiente, cette épaisseur du langage, cette matière brute, engrais pour nous fortifier et par là même, faire fructifier son propre roman. Aux limites de l’excès, la comédie des mots nous montre un univers réversible, baroque, fait de fausses perles. Indécision et mouvance, purgation de nos passions, doute, double sens, non sense anglais quelquefois, tout est bon à retirer de ce terreau, de ce guano.
« Quel dommage !"locution que le défunt n’a pas articulée. Mais il fut obligé d’être son locuteur après sa mort. Ceci ne souffre pas la plaisanterie… »
La catharsis (purgation de nos passions) est présente. Afin que l’on rit - des autres, et aussi de l’écrivain en train de jubiler, de nous faire violence en nous tendant ses pièges qui nous ravissent. L’auto-dérision est là, garde-fou de nos pensées, afin que notre lecture garde son effet de distanciation, (Verfremdungseffekt : mise à distance ) comme dans le théâtre de Brecht.
L’humour est ici mis en scène, sorte de théâtre à la Ionesco, à la Beckett, à la Valère Novarina… Habib Daïm Rabbi nous demande même dans un de ses chapitres, si l’on sait le lire ; et l’auteur de nous poser des questions sur la (littérature) critique universitaire qu’il fustige, comme Molière fustigeait le discours ampoulé et farfelu des médecins. On nage dans l’auto-dérision en riant à gorge déployée. C’est un roman de chair vive, de rire vrai, où se catapultent le grotesque et le sublime, antinomie que l’on retrouve dans le théâtre de Shakespeare et de Hugo.
3) Polyphonie et dialogisme
Plusieurs voix se répondent donc. Les répliques ont l’apparence du naturel. Les narrateurs et personnages donnent l’illusion qu’ils improvisent. Une double énonciation (personnages se parlant & s’adressant au destinataire : le spectateur/lecteur) fonctionne. Elle est à l’oeuvre, se déroule, s’étale en des aller-retours incessants : didascalies, apartés, monologues ou soliloques, ruptures de ton, de style, de niveaux de langue : grossier, savant, neutre, poli, affecté, courtois…
Toute cette machinerie violente - au service de l’énonciation - est une arme qui crache ses phra